À Oakland, dans la baie de San Francisco, la communauté indienne tente de trouver sa place. Mais qu’est-ce qu’être Indien au XXIe siècle, bien loin des réserves ? Entre pauvreté, problèmes sociaux, drames familiaux et perte d’identité, chaque génération tente de comprendre qui elle est.


Une douzaine d’Indiens se croisent au hasard de leurs vies, tentent de trouver leur place et leur identité dans la Californie moderne. Sur fond de misère sociale et des drames familiaux qui en découlent, plusieurs générations tentent de marcher sur les pas de leurs ancêtres qui s’effacent dans le béton des buildings. Ce panel de personnages erre dans son époque et dans cette quête folle de savoir qui l’on est et d’où l’on vient, alors que personne n’a réellement bougé. La terre des Indiens est ici, mais la société actuelle leur fait bien comprendre qu’ils ne sont plus chez eux. Après tout, ici n’est nulle part, ici n’est plus ici. Que signifie être un Indien de nos jours ? Cette question controversée a autant de réponses que de personnalités qui la posent. La culture résiste parfois, fière et forte dans certaines familles, tandis que d’autres foyers fuient les traditions et tentent désespérément de se fondre dans un décor hostile. Les destins des personnages se rejoignent autour de l’événement du pow-pow, un rassemblement identitaire d’une communauté qui peine à savoir qui elle est.

Tommy Orange signe un roman poignant, empreint de violence et de désespoir. Son peuple, que le rêve américain a sacrifié, survit et se questionne inlassablement sur ce qu’il y a de mieux à faire : trouver sa place en perpétrant les traditions et la culture, ou se fondre dans la masse et disparaitre complètement ? Chaque portrait a pour but d’apporter sa pierre à l’édifice de cette réflexion qui semble abyssale. Les blessures de la colonisation sont éternelles et ne peuvent, en aucun cas, se refermer ou cicatriser normalement. Ces combats sans fin font l’effet d’une bombe et ne peuvent laisser indifférent.

Pourtant, tout en racontant l’histoire des siens, Tommy Orange n’écrit pas un roman accusateur, moralisateur ou victimisant, et évite subtilement une noyade dans la complainte. Aussi féroce qu’un coup-de-poing dans les entrailles, la plume de l’auteur est pourtant d’une délicatesse considérable. C’est une poésie aussi grande que saisissante, qui interroge intensément sur la petite bulle fragile qu’un Indien en ville cherche à construire. Elle peut être un cocon rassurant qui sert de repère, mais elle manque d’éclater à la moindre secousse. Moderne, tragique, Ici n’est plus ici est l’hymne du mal-être d’un peuple qui veut simplement continuer à exister avec son identité. Le récit est pédagogique autant qu’il est émouvant.

Seul bémol à ce tableau haut en couleurs : la panoplie des personnages peut emmêler les pinceaux du lecteur. Il faut totalement s’immerger afin de saisir pleinement les tenants et aboutissants de chaque protagoniste. Les pièces s’assembleront ainsi d’elles-mêmes à la fin de ce roman touchant.

 

elodie