Une mère parle à sa fille entre les murs d’une clinique serbe. Eva vient juste d’avoir dix-huit ans et elle attend ce moment depuis qu’elle est née. Elle veut changer de sexe en se soumettant à l’intervention qui fera d’elle ce qu’elle s’est toujours sentie : un homme. En un dialogue sans réponses, suspendu entre l’imaginaire et le réel, la mère d’Eva raconte leur vie jusqu’à ce moment. Elle refait le chemin comme si elle s’aventurait sur une terre étrangère, en quête d’une erreur de sa part qui aurait tout précipité. Sa voix est concrète, touchante ; elle parle sans fard d’un combat sans vainqueur ni vaincu, où la défaite n’existe pas, où la forme la plus pure de l’amour doit lutter pour comprendre, pour accepter.

TW : transphobie 

:rainbow_flag: Personnage principal transgenre


Chronique réalisée en toute honnêteté suite à un partenariat avec les éditions Hervé Chopin. Merci à Agnès pour sa confiance. Sortie le 25 juin.

La Mère d’Eva nous propose un point de vue ambivalent et particulièrement intéressant sur une situation criante de vérité mais trop peu montrée en littérature. En effet, la thématique abordée est celle de la transidentité, mais cet ouvrage oriente notre réflexion sur le vécu et les pensées de la figure maternelle qui se retrouve face à quelque chose qui la dépasse. Tiraillée entre l’amour et la bienveillance qu’elle a pour son enfant et cette douloureuse culpabilité qu’elle éprouve à avoir conçu un corps qui ne correspond pas à Eva (l’utilisation du deadname dans le titre appuyant cette notion), cette mère adresse comme une lettre ouverte à son fils. Elle revient sur ses dix-huit ans de vie ; des prémices de cette dysphorie de genre aux démarches administratives en passant par l’étape difficile de l’adolescence.

On accompagne donc cette mère dans ses doutes, ses colères, ses incompréhensions qui mènent parfois à des discours problématiques, mais on la suit surtout dans l’acceptation progressive de ce qui se passe, de ce « phénomène » inéluctable. En somme, c’est un très beau roman qui ouvre un champ de perspectives intéressant, bien qu’il présente quelques longueurs. Au vu de la façon dont cette thématique est traitée, je pense qu’il faut savoir prendre de la distance et se laisser porter par l’amour de cette mère pour son enfant.

trois
amelie

Ce roman sous forme de témoignage, de lettre ouverte d’une mère à son enfant est sans pudeur, sans retenue. Avec colère parfois, insensibilité aussi. On ressent le mépris envers l’équipe médicale. L’incompréhension de la décision, du parcours d’Eva. Mais également l’amour immense, infini qu’elle lui porte.

Il y a une mélancolie qui n’est pas sans rappeler Ecoute-moi de Margaret Mazzantini (récit d’un père à sa fille, elle aussi sur une table d’opération). Les partages de sa vie de femme, de mère, sont puissants. On suit les méandres de son cerveau, les ramifications de ses pensées et on ressent toutes ses émotions.

Dans ce roman, on comprend que c’est à la fois la vie d’Eva qui va changer avec cette opération, mais également – et surtout – le deuil d’une mère qui a façonné, porté, accouché d’une fille. Qui l’a élevée, accompagnée, aimée pendant dix-huit ans et qui doit tout reprendre à zéro.

La Mère d’Eva est un roman d’amour, de résilience, de colère. Il est fort, bouleversant. C’est le genre d’ouvrage que je mettrais dans les mains de toutes les personnes qui “ne comprennent pas”. 

trois
angelique